Entre 1980 et 1995, plus de 30 banques ont fermé dans l'UEMOA. Au Bénin, les trois seules banques du pays ont été liquidées. Au Sénégal, 7 sur 12 ont disparu. Cette histoire n'est pas dans les manuels — elle est dans chaque texte réglementaire en vigueur aujourd'hui.
Pour comprendre pourquoi le système bancaire de l'Afrique de l'Ouest a failli s'effondrer à la fin des années 1980, il faut remonter à ses origines. Et ces origines ne sont pas africaines.
Le 21 décembre 1853, Napoléon III signe un décret impérial créant la Banque du Sénégal à Saint-Louis — alors capitale de l'Afrique occidentale française. Elle démarre ses opérations en 1855 sous la direction de Pierre Rey, comme banque de prêt et d'escompte. C'est la première banque de l'histoire en Afrique de l'Ouest francophone.
Pendant plus d'un siècle, cette institution — qui deviendra successivement la Banque de l'Afrique Occidentale (BAO) en 1901, puis la Banque Internationale pour l'Afrique Occidentale (BIAO) en 1965 — est quasiment la seule banque commerciale de toute l'Afrique occidentale française. De 1901 à 1919, la BAO est littéralement la seule banque active en Afrique occidentale française. Son siège se transfère de Dakar à Paris.
À l'indépendance, en 1960, les États nouvellement souverains héritent d'un système bancaire presque entièrement contrôlé par des capitaux français — BIAO, Société Générale, BNP (via ses filiales BICICI, BICIS...), Crédit Lyonnais. Ce déséquilibre va façonner les décisions des décennies suivantes.
Les États africains répondent à ce déséquilibre de la seule manière qui leur semble logique : en créant leurs propres banques. Des banques nationales de développement, des banques agricoles, des banques industrielles — toutes à capitaux publics, toutes avec une mission : financer le développement que les banques coloniales refusaient de financer. C'est de cette période que naissent la CNCA (Caisse Nationale de Crédit Agricole) en Côte d'Ivoire en 1959, la BNDS (Banque Nationale de Développement du Sénégal), la BDM (Banque de Développement du Mali), la BNDB (Banque Nationale de Développement du Burkina Faso).
La crise bancaire qui frappe l'UEMOA entre 1980 et 1995 n'est pas un accident. C'est la convergence de cinq facteurs qui se renforcent mutuellement, dans un système où personne ne surveille personne.
1. La chute des cours des matières premières. Les économies de l'UEMOA reposent sur l'exportation de cacao, café, arachide, coton, phosphates. À partir du début des années 1980, les prix mondiaux s'effondrent. Les recettes d'exportation s'évaporent. Les entreprises exportatrices ne peuvent plus rembourser leurs crédits.
2. L'insolvabilité des États. Les États, qui ont emprunté massivement dans les années 1970 pour financer des programmes ambitieux, ne peuvent plus honorer leurs dettes. Or ces mêmes États sont les principaux clients des banques publiques qu'ils ont créées — et dont ils ne remboursent plus les prêts. La crise économique et l'insolvabilité des États étaient telles qu'à la fin des années quatre-vingt, les établissements de crédit croulaient sous les créances douteuses.
3. Le crédit dirigé et la gestion politique. Dans les banques publiques, les décisions de crédit ne sont pas prises sur la base du risque. Elles sont prises sur la base des relations politiques. Des prêts sont accordés à des entreprises d'État non viables, à des proches du pouvoir, à des projets sans viabilité économique. Sur les 16 banques en faillite entre 1980 et 1995, on dénombre 6 banques de développement appartenant aux États et 10 banques commerciales.
4. L'absence de supervision. Avant 1990, chaque État avait sa propre commission nationale de contrôle des banques. Ces commissions nationales avaient peu de moyens, peu d'indépendance vis-à-vis des gouvernements, et peu d'autorité pour sanctionner les établissements en difficulté — souvent détenus en partie par ces mêmes gouvernements.
5. La surévaluation du franc CFA. Le franc CFA, arrimé au franc français à un taux fixe, est progressivement surévalué dans les années 1980 par rapport à la réalité des économies africaines. Cette surévaluation pénalise les exportations, aggrave les déficits publics, et érode la compétitivité. La dévaluation de 50 % du franc CFA, qui interviendra en janvier 1994, soulage finalement la zone — mais aggravera d'abord les bilans des banques qui avaient des dettes en devises.
« La crise bancaire d'envergure subie par cette zone dans les années 1980 a été essentiellement provoquée par la mauvaise gestion des établissements de crédit et la dégradation de l'environnement économique. »
— Revue d'Économie Financière, Cairn.info, 2014Les chiffres sont vertigineux. Sur les sept pays que comptait l'UEMOA avant l'adhésion de la Guinée-Bissau en 1997, six ont été profondément affectés par des faillites bancaires entre 1980 et 1995. Voici ce qui s'est passé dans chaque pays.
| Pays | Ampleur de la crise | Banques fermées ou restructurées | Gravité |
|---|---|---|---|
| 🇸🇳 Sénégal | 7 banques sur 12 ont arrêté leur activité | BNDS, Sonabank (1989), USB, Sofisedit (1989), BSK, Assurbank (1990), CNCA (1990), BCCI (1991) | Critique |
| 🇧🇯 Bénin | Les trois seules banques existantes, toutes publiques, furent liquidées | Toutes les banques du pays (3 sur 3) — liquidation totale du système bancaire | Catastrophique |
| 🇨🇮 Côte d'Ivoire | Les cinq banques de développement furent toutes liquidées. BCCI CI et Banco do Brasil SA liquidées. Ecobank absorbe Chase Manhattan Bank (CMB) en 1989. | CNCA, BICT, BIPT, BCCI-CI, Banco do Brasil SA et autres | Grave |
| 🇹🇬 Togo | Durant la période 1990–1994, trois banques sur un total de neuf font faillite. Parmi ces trois banques, on note la Caisse Nationale de Crédit Agricole (CNCA) qui fait partie du secteur public. | CNCA, Banque Commerciale du Togo et une autre banque commerciale | Significatif |
| 🇧🇫 Burkina Faso | Une seule banque, la Banque Nationale de Développement du Burkina (BNDB), fait faillite en 1993. On note cependant une fusion entre trois banques commerciales en 1995 : la BFCI, la CAI et l'UREBA. | BNDB (1993) + fusion de trois banques commerciales (1995) | Modéré |
| 🇲🇱 Mali | Au Mali, la situation est de loin la meilleure parmi tous les autres pays. En effet, seule la Banque de Développement du Mali (BDM) connaît des difficultés mais ne fait pas faillite. | Difficultés de la BDM, sans fermeture | Limité |
Sources : Fosso (2000) — « Les déterminants des faillites bancaires dans les pays de l'UEMOA » · Cairn.info (2014) · Études BCEAO · SenePlus · ACET (Côte d'Ivoire)
Le cas du Sénégal mérite une attention particulière. « La situation du Sénégal était assez grave puisque la quasi-totalité des banques du secteur public s'était effondrée. » La liste des fermetures est longue : liquidation de la Banque Nationale de Développement du Sénégal (BNDS) en 1990 (État actionnaire à hauteur de 72,9 %), faillite de la Sofisedit en 1989, fermeture de la Sonabank en 1989. S'y ajoutent l'Union Sénégalaise de Banque (USB) en 1989, Assurbank en 1990, la Banque Sénégalo-Koweïtienne (BSK) en 1990, et la filiale sénégalaise de la Bank of Credit and Commerce International (BCCI) en 1991.
La fermeture de ces sept banques représentait à peu près 20 à 30 % des actifs du système bancaire sénégalais. Une destruction de valeur sans précédent dans l'histoire financière du pays.
Les conséquences pour les populations et les entreprises sont dévastatrices. Des entreprises ont été mises en difficulté par le blocage de leurs dépôts dans les banques défaillantes, et ont eu un accès très difficile aux ressources bancaires de moyen et long terme pour financer leurs investissements. Ce qui a entraîné la faillite de plusieurs d'entre elles.
Parmi toutes les défaillances bancaires de cette période, celle de la BIAO est la plus spectaculaire. Elle condense à elle seule tous les maux de l'époque — et produit un épisode qui ressemble davantage à un roman d'aventures qu'à un fait économique.
À partir de 1988, la BIAO entre en grave détresse financière sous l'effet de la crise économique et de ses créances douteuses accumulées. Le gouvernement français mandate alors la Banque Nationale de Paris (BNP) — banque publique à l'époque — pour prendre en main la restructuration. En 1989, la BNP augmente sa participation dans Cofifa (la holding qui contrôle la BIAO) de 40,5 à 58 %.
Mais la BNP n'a pas l'intention de sauver la BIAO. Elle l'a rachetée pour la démanteler proprement. En avril 1990, la BNP initie une restructuration drastique en indiquant qu'elle va se retirer de la plupart ou de la totalité des opérations de la BIAO en Afrique. Le 1er juin 1990, la BNP quitte les opérations de la BIAO en Côte d'Ivoire et au Sénégal, reprises dans le cadre d'opérations de sauvetage menées par la BCEAO. Le 14 juin 1990, la BIAO entame un processus de liquidation confié à l'administrateur Jacques Piot.
L'épisode suivant est l'un des plus fascinants de l'histoire bancaire africaine. Le réseau BIAO a été repris en mars 1991 par la Meridien BIAO SA, créée pour l'occasion par l'homme d'affaires gréco-zambien Andrew Sardanis.
Andrew Sardanis est un personnage hors du commun. Né à Chypre en 1931, immigré en Zambie à 19 ans, il devient l'un des rares Blancs à avoir activement soutenu le mouvement d'indépendance zambien. Il sera Secrétaire Permanent dans le gouvernement de Kenneth Kaunda. En 1991, MIBL (sa holding enregistrée aux Bahamas) achète un réseau de 11 banques au liquidateur français de la BIAO. Meridien BIAO est détenu à 74 % par MIBL, la Banque Africaine de Développement détient 10 % et la BOAD 16 %. La capitalisation initiale est d'environ 100 millions de dollars.
L'ambition est explicite et émouvante : Meridien BIAO est établi pour combler un vide. Comme il opère dans 22 pays différents, et afin de mieux servir les environnements locaux, une grande indépendance est accordée à chaque banque locale. Le directeur général, ou au moins son adjoint, dans chaque pays est un ressortissant national. Ainsi Meridien BIAO peut se revendiquer camerounais au Cameroun, libérien au Liberia, zambien en Zambie. C'est la première tentative sérieuse de créer une grande banque panafricaine véritablement africaine.
L'ambition se heurte à une réalité brutale. En janvier 1994, le franc CFA se dévalue de 50 %, et cela a un effet désastreux sur la valeur nette du groupe, car tous ses actifs en Afrique francophone perdent immédiatement 50 % de leur valeur en termes de dollars. Le groupe fait des efforts vigoureux pour lever des capitaux mais sans succès.
Le 24 avril 1995, la Haute Cour des Bahamas déclare MIBL en faillite, suite à une plainte de la Meridien BIAO Swaziland qui réclamait à la MIBL 7,3 millions de dollars de placements et de crédits. Le holding insolvable est mis en liquidation. La disparition de la MIBL, qui contrôlait tout de même huit banques en zone franc, relance alors de plus belle le mouvement de restructuration.
Les employés de certaines filiales attendront des décennies d'être indemnisés. Les 503 anciens employés de la BIAO Cameroun, banque liquidée en 1990, ont dû attendre jusqu'en 2013 — soit 23 ans — avant que l'État camerounais consente à payer leurs droits sociaux.
La crise n'a pas seulement détruit. Elle a forcé la construction d'un édifice réglementaire qui n'existait pas. Chaque texte majeur de la réglementation bancaire UEMOA d'aujourd'hui porte l'empreinte des erreurs des années 1980.
Chaque faillite bancaire contient une leçon. L'UEMOA les a payées au prix fort. Ce qui distingue un système bancaire mature d'un système fragile, c'est sa capacité à transformer ses échecs en règles durables.
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