01 — Comprendre le mouvement
Pourquoi les banques françaises quittent l'UEMOA : les vraies raisons
Le discours officiel parle de « recentrage stratégique » et de « simplification du modèle ». La réalité est plus complexe. La sortie de BNP Paribas, puis de Société Générale, de l'UEMOA n'est pas un accident — c'est la convergence de plusieurs dynamiques de fond qui se sont renforcées mutuellement depuis 2020.
La raison affichée : l'optimisation du capital réglementaire européen
Fitch Ratings l'a formulé clairement en mai 2024 dans une analyse sur les retraits bancaires français d'Afrique : la réduction de présence africaine répond à la logique de surveillance prudentielle européenne, plus stricte que la supervision locale pour les filiales africaines. En consolidant les risques de leurs filiales africaines dans leurs bilans européens, BNP Paribas et Société Générale consomment des fonds propres réglementaires (APR — Actifs Pondérés des Risques) qui pèsent sur leurs ratios Bâle III.
La mécanique prudentielle qui explique tout. Sous la réglementation bancaire européenne (CRR/CRD IV), une filiale africaine est consolidée dans le bilan de la maison mère. Ses expositions pondérées (crédits, NPL, risque opérationnel) s'ajoutent aux APR du groupe. Avec des taux de créances douteuses supérieurs à 8 % dans l'UEMOA (contre < 2 % en UE), et des pondérations de risque souverain spécifiques, chaque milliard de bilan africain « consomme » relativement plus de capital réglementaire pour une banque européenne que pour un concurrent africain non soumis aux exigences de l'EBA. La cession dégage du capital qu'on peut redéployer en Europe ou en Asie.
La raison non dite : le risque géopolitique et réputationnel
Depuis 2020, le sentiment anti-français s'est radicalisé dans plusieurs pays de l'UEMOA — Burkina Faso, Mali, Niger particulièrement. Pour une banque cotée en Bourse, opérer dans une zone où sa marque est perçue négativement génère des risques réputationnels difficiles à quantifier mais réels. Plusieurs incidents (boycotts, appels sur les réseaux sociaux à fermer des comptes dans les banques françaises) ont contribué à accélérer la décision stratégique.
La raison structurelle : une rentabilité insuffisante au regard de la complexité
L'Afrique subsaharienne représentait environ 7 % du PNB de Société Générale pour une complexité opérationnelle disproportionnée : 8 juridictions différentes, 8 régulateurs nationaux, 8 fiscalités, 8 systèmes juridiques (même si harmonisés par l'OHADA). La filiale marocaine, la plus importante d'Afrique, a été cédée en premier — Société Générale partait de son actif le plus rentable et le plus visible, preuve que la décision de retrait total était prise.
Un paradoxe frappant. Société Générale Côte d'Ivoire (SGCI) est la première banque de l'UEMOA et l'une des plus rentables : en 2023, son bénéfice net a progressé de +30 %, son dividende de +39 %. Elle est valorisée à environ 637 milliards FCFA (1,02 milliard de dollars) à la BRVM. On ne cède pas une banque aussi profitable par manque de résultats — on la cède pour des raisons de stratégie de groupe et de gestion du capital réglementaire européen. C'est précisément ce paradoxe qui rend la cession de la SGCI particulièrement complexe et attire autant de convoitises.
02 — Chronologie des faits
Le retrait filiale par filiale : BNP Paribas (2020–2023) puis Société Générale (2023–2026)
Ces deux retraits ne se sont pas produits simultanément. BNP Paribas a ouvert le mouvement dès les années 2010, accélérant à partir de 2020. Société Générale a annoncé son « recentrage stratégique » en septembre 2023 et procède depuis à une « vente par appartements ».
BNP Paribas — le précurseur (2020–2023)
BF
Burkina Faso — BICIABVista Bank (Simon Tiemtoré)
BNP Paribas cède sa participation majoritaire dans la Banque Internationale pour le Commerce, l'Industrie et l'Agriculture du Burkina à Vista Bank, holding de l'homme d'affaires américano-burkinabè Simon Tiemtoré. Première cession majeure de BNP dans la zone UEMOA.
GN
Guinée — BICIGUIVista Bank
Simon Tiemtoré poursuit son expansion avec la reprise de la BICIGUI en Guinée. Vista Bank devient un groupe régional significatif dans l'espace CEDEAO.
SN
Sénégal — BICIS (juillet–novembre 2022)Groupe SUNU (Pathé Dione)~54,11 % du capital
Accord conclu le 28 juillet 2022 entre BNP Paribas et le Groupe SUNU de Pathé Dione. L'offre de SUNU devance celles d'Atlantic Bank International (BCP Maroc), d'Ecobank Sénégal et de Vista Bank. La cession porte sur 54,11 % du capital de la BICIS. Soutien politique croisé des Présidents Ouattara et Macky Sall dans le contexte de l'opération.
CI
Côte d'Ivoire — BICICI (septembre 2022 – février 2023)État ivoirien (consortium public)80 Mds FCFA
Le 28 septembre 2022, décret présidentiel d'Alassane Ouattara autorisant l'État à reprendre une participation majoritaire dans la BICICI. Le consortium acquéreur comprend la Banque Nationale d'Investissement (BNI), l'IPS-CGRAE et d'autres entités publiques ou para-publiques ivoiriennes. La cession officielle est finalisée à la BRVM le 15 février 2023 — 67,49 % du capital (11 247 810 actions) pour un prix total de 80 milliards FCFA. BNP Paribas et Proparco sortent totalement du capital.
Société Générale — la vente par appartements (2023–en cours)
23
Septembre 2023 — annonce du recentrage stratégique
Société Générale présente sa feuille de route stratégique visant « un modèle simplifié, plus synergétique et performant ». L'Afrique n'y figure plus comme priorité. Le processus de cession est officiellement lancé. L'Afrique représente ~7 % du PNB du groupe à cette date.
MZ
Mozambique — décembre 2023Repreneur local
Première cession dans le cadre du nouveau plan stratégique. Marché modeste pour SG.
BF
Burkina Faso — 2024 (procédure en cours)Coris Bank (offre principale)Droit de préemption État
Coris Bank International d'Idrissa Nassa avait formulé la meilleure offre pour la filiale burkinabè de SG. Mais l'État du Burkina Faso a exercé son droit de préemption. D'autres investisseurs pourraient être amenés à la table des négociations, après entente entre le gouvernement de transition et le vendeur. Dossier toujours pendant.
MA
Maroc — avril 2024Groupe Saham (Moulay Hafid Elalamy)745 millions €
La plus grande cession africaine de SG : la filiale marocaine, premier marché africain du groupe, cédée au groupe Saham pour 745 millions d'euros. Signal fort : si même le Maroc est cédé, rien n'est intouchable.
BJ
Bénin — juillet 2024État béninois
Accord entre Cotonou et Société Générale pour la reprise de la totalité des participations du groupe dans la filiale béninoise. Comme pour la BICICI en Côte d'Ivoire, l'État devient acquéreur — il entend en faire son « bras financier ». Au 31 décembre 2023, l'actionnariat public dans les banques au Bénin représentait déjà 25,9 % (contre 9,5 % quatre ans plus tôt). PNB de la filiale béninoise SG : 33 millions d'euros — modeste dans le total africain.
TG
Togo — 2024État béninois (achat groupé)
La filiale togolaise est cédée conjointement avec la béninoise à l'État du Bénin, qui acquiert ainsi simultanément deux marchés. Stratégie de diversification régionale de l'acteur public béninois.
SN
Sénégal — SGBS (novembre 2024, annonce)État sénégalais (Bassirou Diomaye Faye)~268 millions €
Selon des sources relayées par Les Échos, le gouvernement du président Bassirou Diomaye Faye supervise directement le rachat de la filiale sénégalaise de Société Générale (SGBS) pour environ 268 millions d'euros. La démarche vise à renforcer l'État sénégalais d'un outil financier puissant dans un contexte de reconquête de souveraineté économique. Dossier en cours de finalisation.
CI
Côte d'Ivoire — SGCI (en cours, le deal le plus complexe)Coris Bank — candidat principalDroit de préemption État~637 Mds FCFA (1,02 Md$)
SGCI est la première banque de l'UEMOA — et de loin l'actif le plus convoité et le plus complexe à céder. Coris Bank International avait formulé la meilleure offre mais l'État ivoirien a usé de son droit de préemption. D'autres investisseurs pourraient être impliqués dans des négociations trilatérales entre Société Générale, le gouvernement ivoirien et d'autres candidats. La valorisation boursière (~1 milliard de dollars) restreint sérieusement le nombre de repreneurs potentiels en Afrique subsaharienne.
Depuis mi-2023, aucun des mastodontes bancaires africains ne s'est positionné pour reprendre les filiales SG. Selon Jeune Afrique, Ecobank, UBA, Bank of Africa, Attijariwafa, BGFI, Coris — tous ont été évoqués — mais aucun n'a formalisé d'offre définitive sur les gros actifs (CI, SN). Les valorisations élevées, la complexité réglementaire des processus d'autorisation CB-UMOA, et les besoins en capital propre de ces acteurs expliquent en partie cette prudence.
03 — L'angle que personne ne traite
Ce que dit la réglementation UEMOA sur les changements d'actionnariat bancaire
Chaque cession de filiale bancaire dans l'UEMOA n'est pas une simple transaction commerciale. Elle déclenche une procédure réglementaire encadrée par la Loi uniforme portant réglementation bancaire et par l'Instruction n°19-12-2011 de la CB-UMOA. Voici ce qui se passe juridiquement derrière chaque communiqué de presse.
L'autorisation préalable obligatoire — Article 55 de la Loi bancaire UMOA
Loi uniforme portant réglementation bancaire UMOA (2023) — Article 55 · Opérations soumises à autorisation préalable
Sont soumis à autorisation préalable de la Commission Bancaire, notamment :
— Toute prise, extension ou cession de participation dépassant les seuils définis dans le capital d'un établissement agréé ;
— Toute opération ayant pour effet de porter la participation d'une entité au-delà de 10 %, 20 %, 33 % ou 50 % du capital ou des droits de vote ;
— Toute opération entraînant une prise de contrôle ou un changement de contrôle d'un établissement agréé.
Toutes les autorisations préalables sont accordées comme en matière d'agrément. Les modalités d'octroi sont fixées par la Commission Bancaire.
Source : Loi uniforme portant réglementation bancaire dans les États membres de l'UMOA, adoptée le 16 juin 2023 — Article 55 · Guide du Banquier de l'UMOA — BCEAO (bceao.int)
Le dossier d'autorisation préalable pour modification de l'actionnariat
L'Instruction n°19-12-2011 du 27 décembre 2011 de la CB-UMOA établit la liste des documents et informations constitutifs du dossier d'autorisation préalable pour la modification de la structure de l'actionnariat des établissements de crédit. Ce texte est la référence opérationnelle pour toute cession ou prise de participation significative.
Ce que le dossier doit contenir (grandes catégories — Instruction n°19-12-2011) :
• Identité complète du ou des nouveaux actionnaires (personnes physiques jusqu'aux bénéficiaires effectifs)
• Justificatifs d'honorabilité (casier judiciaire, références professionnelles, absence de condamnation bancaire)
• Capacité financière et origine licite des fonds (documentation anti-blanchiment)
• Plan stratégique du nouvel actionnaire pour l'établissement acquis (3 à 5 ans)
• Structure de propriété du nouveau groupe actionnaire jusqu'aux bénéficiaires effectifs
• Pour les actionnaires étrangers : attestation de l'autorité de contrôle d'origine (Home Supervisor)
• Déclaration d'engagements du nouvel actionnaire sur la gouvernance et la continuité d'activité
La procédure en 5 étapes
1
Dépôt du dossier auprès de la Banque Centrale du pays d'implantation (Direction Nationale BCEAO). Le vendeur et l'acquéreur soumettent conjointement ou séparément selon les cas.
2
Instruction par la BCEAO : vérification des conditions requises (honorabilité, capacité financière, origine des fonds), analyse du plan stratégique du repreneur, vérification de l'adéquation réglementaire.
3
Avis conforme de la Commission Bancaire de l'UMOA : organe collégial qui se prononce sur la qualité du nouvel actionnaire et l'impact potentiel sur la solidité de l'établissement. L'avis est contraignant — sans avis conforme favorable, il n'y a pas d'autorisation.
4
Arrêté du Ministre chargé des Finances du pays d'implantation : formalise la décision. C'est à ce stade que le droit de préemption de l'État peut s'exercer — l'État peut se substituer à l'acquéreur prévu à des conditions équivalentes.
5
Publication au Journal Officiel et inscription dans les listes de la CB-UMOA. La transaction est alors officiellement effective. En pratique, le processus complet dure 6 à 18 mois selon la complexité du dossier.
Le droit de préemption de l'État : un outil juridique clé
Le cas du Burkina Faso (et de la Côte d'Ivoire dans une moindre mesure) illustre un mécanisme réglementaire puissant : le droit de préemption. Prévu dans les droits nationaux des États membres (dans le cadre de l'OHADA et des lois nationales sur les cessions d'actifs stratégiques), ce mécanisme permet à l'État de se substituer à l'acquéreur pressenti en offrant les mêmes conditions.
Implications pour tout acquéreur potentiel d'une filiale bancaire française en UEMOA : même si vous avez formulé la meilleure offre au vendeur, l'État peut légalement se substituer à vous avant la finalisation. Coris Bank en a fait l'expérience au Burkina Faso. Pour un acquéreur, négocier en parallèle avec l'État et s'assurer de son soutien politique est une condition quasi-nécessaire au succès de la transaction — comme SUNU l'a fait au Sénégal avec les soutiens croisés des présidents Ouattara et Macky Sall.
Ce qui change avec la Loi bancaire UMOA de 2023
La nouvelle Loi uniforme portant réglementation bancaire, adoptée le 16 juin 2023, renforce les pouvoirs de la Commission Bancaire en matière de surveillance des actionnariats :
Loi uniforme bancaire UMOA 2023 — nouvelles dispositions sur l'actionnariat
Au plan curatif, la Commission bancaire peut désormais imposer — en sus des sanctions existantes — la mise sous séquestre des actions, la restructuration de la dette ou des cessions forcées de participation. Elle peut également exiger l'implication des actionnaires dans le relèvement des fonds propres en cas de fragilité de l'établissement. Par ailleurs, les établissements qui contreviennent à la réglementation s'exposent à l'interdiction de prendre des participations dans le capital d'un établissement agréé.
Source : Analyse de la Loi uniforme portant réglementation bancaire UMOA (16 juin 2023) — droitmediasfinance.com
04 — La recomposition
Qui reprend ? La cartographie des nouveaux acteurs
Le départ des banques françaises ne crée pas un vide — il crée une opportunité. Trois types d'acquéreurs se positionnent, avec des logiques très différentes.
États de l'UEMOA
Côte d'Ivoire · Sénégal · Bénin · Burkina (probable)
L'acquéreur le plus actif sur la période 2020–2026. L'État reprend le contrôle de banques fondatrices de son tissu financier pour en faire des « bras financiers ». Logique de souveraineté économique et de pilotage du crédit public. Financement par des entités publiques ou para-publiques (BNI, IPS-CGRAE, etc.).
Acteur dominant
Coris Bank International
Burkina Faso — Groupe Idrissa Nassa
Premier groupe bancaire panafricain issu de l'UEMOA. A repris les filiales SG du Tchad et de la Mauritanie. Candidat principal sur le Burkina Faso (bloqué par préemption d'État) et probablement positionné sur d'autres marchés. Coris est l'incarnation du « banquier africain qui reprend le flambeau ».
Challenger panafricain
Vista Bank / Groupe Tiemtoré
Burkina · Guinée — Simon Tiemtoré
Homme d'affaires américano-burkinabè. A repris les filiales BNP au Burkina Faso et en Guinée. Membre du conseil d'Afreximbank. Construction progressive d'un groupe bancaire transfrontalier dans l'espace CEDEAO.
Opérateur régional
Groupe SUNU (Pathé Dione)
Sénégal — origine ivoirienne
A repris la BICIS (BNP Sénégal) en 2022. Groupe d'assurance-finance fondé en 1998 par Pathé Dione sur la base des actifs AXA en Afrique. La reprise de la BICIS marque son entrée dans la banque commerciale.
Assureur devenu banquier
Groupes bancaires marocains
Attijariwafa · BCP · Bank of Africa
Déjà très présents dans l'UEMOA. Évoqués pour les dossiers SGCI et SGBS mais sans offre formelle confirmée. Les valorisations élevées et l'aversion aux dossiers complexes avec droit de préemption d'État freinent leur intérêt.
Observateurs prudents
Groupes bancaires nigérians
UBA · Zenith · Ecobank (pan-africain)
UBA, First Bank of Nigeria et Ecobank sont cités comme candidats potentiels sur les marchés UEMOA. Mais l'exigence réglementaire des nouveaux actionnaires étrangers (Home Supervisor attestation de la CBN pour les Nigérians) ajoute une couche de complexité procédurale.
Candidats potentiels
05 — La tendance de fond
+113 % en 4 ans : les États de l'UEMOA reprennent le contrôle des banques
Le retrait des banques françaises s'inscrit dans une tendance plus large et plus structurelle : la montée en puissance spectaculaire de l'actionnariat public dans les systèmes bancaires de l'UEMOA. Cette tendance précède le désengagement français — elle l'accélère et en profite.
Données officielles CB-UMOA (Rapport annuel 2024, données fin 2023) : l'actionnariat public dans les établissements bancaires de l'UEMOA a progressé de +113 % en quatre ans. Les taux de détention moyenne atteignent fin 2023 plus de 32 % en Côte d'Ivoire et au Mali, et 25,9 % au Bénin (contre 9,5 % quatre ans plus tôt).
Illustration par pays — actionnariat public dans les banques (fin 2023)
Zone UEMOA (moyenne)~25 % (estimé fin 2024)
Source : Commission Bancaire de l'UMOA — Rapport annuel 2024 (données fin 2023) · Fondation Prospective et Innovation (analyse sept. 2025)
Quelles implications réglementaires de cette montée de l'actionnariat public ?
⚖️
L'État actionnaire reste soumis aux mêmes règles prudentielles
Un État qui prend le contrôle d'une banque via une entité publique n'est pas exempté des obligations réglementaires. La CB-UMOA surveille les établissements à actionnariat public avec la même rigueur — comme en témoignent les sanctions prononcées contre des banques publiques dans ses rapports annuels. Le passage en mains publiques n'allège pas les obligations de capital, de gouvernance ou de LBC/FT.
🏦
Le risque de concentration du crédit public
Quand un État est à la fois débiteur (emprunteur) et actionnaire dominant d'une banque, un conflit d'intérêts structurel existe. La banque peut être tentée d'accorder des crédits préférentiels à l'État ou à ses entités, au détriment de la qualité du portefeuille. La CB-UMOA surveille ce risque via les normes de division des risques et les règles sur les prêts aux parties liées. La pondération à 0 % des titres souverains UEMOA dans les APR (Bâle III UMOA) accentue encore cette tendance à financer l'État.
📊
La gouvernance des banques publiques : un défi documenté
Historiquement, les banques à actionnariat public de l'UEMOA présentent des taux de créances douteuses plus élevés et des ratios de rentabilité plus faibles que leurs homologues privées. L'absence d'incitation à la performance, la pression politique sur les décisions de crédit, et la gouvernance parfois déficiente sont des facteurs structurels bien documentés. La montée en puissance de l'actionnariat public est un mouvement de souveraineté — mais sa compatibilité avec la solidité du système bancaire dépendra de la qualité de gouvernance maintenue.
🌍
L'interopérabilité avec le système financier international
Les grandes banques françaises servaient aussi d'intermédiaires pour les opérations de correspondance bancaire internationale (correspondent banking). Leur départ peut fragiliser l'accès des acteurs locaux aux circuits de paiement internationaux et au financement en devises. Les nouveaux actionnaires publics ou régionaux devront constituer des réseaux de correspondants équivalents — un processus long et coûteux.
06 — Les implications concrètes
Ce que ce mouvement change concrètement pour les acteurs du secteur
Pour les clients des banques concernées
En principe, un changement d'actionnaire n'affecte pas directement les contrats en cours, les comptes, les dépôts ou les crédits. L'agrément bancaire est maintenu — le changement d'actionnaire déclenche une autorisation préalable CB-UMOA, pas un nouvel agrément. En pratique, la période de transition peut s'accompagner d'une certaine incertitude sur l'évolution des services, des tarifs et des décisions de crédit.
Pour les entreprises multinationales qui bancaient chez BNP ou SG
Les grandes entreprises françaises ou internationales implantées dans l'UEMOA (TotalEnergies, Orange, Bolloré, etc.) et qui utilisaient leurs banques de référence françaises localement doivent revoir leurs relations bancaires. Le nouveau propriétaire aura ses propres affiliations, ses propres lignes de correspondance et ses propres appétits sectoriels. Ce processus de «rebancabilisation» est déjà en cours.
Pour les compliance officers et risk managers
Tout changement d'actionnaire significatif dans une banque est un événement à traiter au titre du KYC institutionnel. Si votre entreprise a une relation bancaire avec une banque dont l'actionnariat vient de changer, la procédure KYC sur la banque elle-même doit être mise à jour. Les profils de risque, les politiques de crédit et les procédures LBC/FT peuvent évoluer sous le nouveau contrôle.
Pour les candidats acquéreurs et leurs conseils
Le parcours réglementaire à anticiper pour tout acquéreur d'une filiale bancaire dans l'UEMOA :
1. Due diligence réglementaire de l'établissement cible (avant toute offre formelle)
2. Constitution du dossier CB-UMOA (Instruction n°19-12-2011) : documents sur l'acquéreur jusqu'aux bénéficiaires effectifs, plan stratégique, justification de l'origine des fonds
3. Obtention de l'attestation du Home Supervisor (si acquéreur hors UEMOA)
4. Instruction BCEAO + avis conforme CB-UMOA : délai de 6 mois à compter du dossier complet
5. Arrêté du Ministre des Finances du pays d'implantation (avec risque de droit de préemption d'État)
6. Publication et transfert opérationnel (6 à 12 mois supplémentaires)
Total : 12 à 24 mois minimum entre la signature du protocole et l'effectivité opérationnelle de la transaction.
07 — Les questions qui restent ouvertes
Trois incertitudes majeures pour le système bancaire de l'UEMOA en 2026
❓
Qui reprend vraiment la SGCI — et à quel prix ?
La SGCI est la première banque de l'UEMOA, valorisée à ~1 milliard de dollars. Aucune banque africaine n'a les fonds propres disponibles pour financer seule une telle acquisition. Les pistes envisagées : un consortium d'acquéreurs publics ivoiriens (sur le modèle BICICI), une solution hybride public-privé, ou l'entrée d'un investisseur institutionnel (fonds de développement, fonds souverain). Le dossier est toujours ouvert à avril 2026. Chaque mois qui passe sans accord pèse sur la stratégie de la banque et ses 7 000 employés.
❓
La montée de l'actionnariat public est-elle compatible avec les exigences prudentielles Bâle III ?
La Commission Bancaire surveille attentivement. Un État qui reprend une banque doit s'engager sur un plan de gouvernance robuste, des politiques de crédit indépendantes de la pression politique, et le maintien des ratios prudentiels. L'histoire du secteur bancaire africain des années 1980-1990 (crise des banques publiques) est un avertissement. La CB-UMOA a les outils pour intervenir — mais l'exercera-t-elle si un État souverain est en cause ?
❓
L'UEMOA peut-elle faire naître ses propres champions bancaires régionaux ?
Le départ des banques françaises est une opportunité historique pour faire émerger des groupes bancaires panafricains de l'UEMOA capables de rivaliser avec Attijariwafa, Ecobank ou UBA. Coris Bank, Vista Bank, SUNU sont des candidats. Mais ils manquent encore de la surface financière et de la profondeur en gouvernance pour absorber des actifs à 1 milliard de dollars. Le cadre réglementaire (capital minimum à 20 Mds FCFA, ratios prudentiels Bâle III) était conçu pour renforcer le secteur — il filtre aussi les candidats locaux.