Nouvelle réglementation des changes UEMOA :
Règlement n°06/2024 et 15 instructions d'application — ce qui change pour les banques et les entreprises
Sommaire
- Architecture de la réforme — règlement et 15 instructions
- Tableau comparatif avant/après — les 8 changements majeurs
- Domiciliation — périmètre étendu et nouveaux seuils
- Rapatriement des recettes d'exportation — procédure en deux étapes
- Investissements directs étrangers et de portefeuille
- Comptes en devises — résidents et non-résidents
- Obligations renforcées des intermédiaires agréés
- Sanctions et responsabilité solidaire
- Points d'incertitude et zones grises à surveiller
1. Architecture de la réforme
1.1 Le Règlement n°06/2024/CM/UEMOA — texte fondateur
Adopté le 20 décembre 2024, le Règlement n°06/2024/CM/UEMOA constitue le nouveau cadre légal régissant l'ensemble des relations financières extérieures des États membres de l'UEMOA. Il remplace les textes antérieurs datant de 1998 et 2010 qui ne reflétaient plus les réalités des flux financiers contemporains (investissements directs, monnaie électronique, négoce international, instruments dérivés).
Le Règlement 06/2024 (désigné « R06 ») consacre deux principes directeurs :
- Liberté de principe pour les investissements directs étrangers (IDE) et les emprunts de résidents auprès de non-résidents — les opérations courantes peuvent être exécutées librement sous réserve de la production des justificatifs requis ;
- Contrôle renforcé sur les mouvements de capitaux, la domiciliation des opérations, le rapatriement des devises et la cession à la BCEAO — pour alimenter les réserves de change communes et lutter contre le blanchiment de capitaux.
1.2 Les 15 instructions d'application RFE — publiées le 1er août 2025
Les 15 instructions d'application, publiées simultanément le 1er août 2025, précisent les modalités pratiques du R06. Elles constituent désormais le référentiel opérationnel que les banques intermédiaires agréés doivent appliquer transaction par transaction.
2. Tableau comparatif — les 8 changements majeurs
| Domaine | Ancien régime (Règlement 2010 / 1998) | Nouveau régime (R06/2024 + Instructions août 2025) |
|---|---|---|
| Seuil de domiciliation des importations | Avant Seuil : 10 millions FCFA pour les biens. Services : non systématiquement soumis à domiciliation. |
Nouveau Seuil relevé à 20 millions FCFA pour biens et services. Les exportations temporaires d'or sont également soumises à domiciliation. Modifié |
| Périmètre de la domiciliation | Avant Limitée aux exportations et importations de biens et services. | Nouveau Étendue aux investissements, prêts, emprunts, acquisition de créances, cautions et garanties. Le négoce international est également encadré. Nouveau |
| Rapatriement des recettes d'exportation | Avant Obligation de rapatriement en 1 mois. Application inégale. Seulement 74 % des recettes rapatriées en 2023. | Nouveau Processus formalisé en deux étapes (réception par banque locale puis cession à la BCEAO). Comités nationaux de suivi créés dans chaque État membre. Responsabilité solidaire banque/exportateur. Renforcé |
| Investissements directs étrangers (IDE) | Avant Déclaration statistique. Pas d'obligation de domiciliation systématique. | Nouveau Domiciliation obligatoire auprès d'un intermédiaire agréé. Déclaration au Ministère des Finances et à la BCEAO dans un délai de 30 jours. Produits de liquidation soumis à pièces justificatives. Nouveau |
| Cession de devises à la BCEAO | Avant Limitée aux recettes d'exportation de biens et services. | Nouveau Étendue au produit des IDE et investissements de portefeuille des non-résidents, aux emprunts de résidents auprès de non-résidents, et aux dividendes perçus par les résidents à l'étranger. Étendu |
| Comptes en devises des résidents | Avant Encadrés par l'instruction n°08/07/2011. Ouverture sous responsabilité des banques. | Nouveau Autorisation préalable du Ministre des Finances après avis conforme de la BCEAO. Devises détenues à l'étranger par les résidents doivent être rapatriées. Instruction 08/07/2011 partiellement obsolète. Durci |
| Comptes de non-résidents | Avant Instruction 08/07/2011 : ouverture possible sous responsabilité de la banque locale, sans autorisation préalable BCEAO. | Nouveau Autorisation préalable BCEAO obligatoire pour tout compte (CFA ou devises) ouvert par une banque locale au profit d'un non-résident. L'ancienne règle d'ouverture sous simple responsabilité bancaire est désormais obsolète. Durci |
| Instruments dérivés de change | Avant Absence d'encadrement explicite dans la réglementation des changes. | Nouveau Les instruments dérivés (contrats à terme, options) sont désormais encadrés et autorisés pour la couverture du risque de change sur des opérations réelles. La spéculation pure est interdite. Résidents et intermédiaires agréés autorisés à effectuer des transactions dérivées avec les non-résidents. Nouveau |
3. Domiciliation — périmètre étendu et nouveaux seuils
3.1 Qu'est-ce que la domiciliation ?
La domiciliation est l'acte par lequel un opérateur économique (importateur, exportateur, emprunteur, investisseur) désigne une banque intermédiaire agréée comme le canal obligatoire pour exécuter et surveiller une opération financière avec l'étranger. Le « dossier de domiciliation » regroupe l'ensemble des pièces justificatives relatives à l'opération.
3.2 Le nouveau seuil de domiciliation des importations et exportations de services
Les exportations et importations de services sont désormais explicitement soumises à domiciliation au même titre que les biens.
3.3 Extension de la domiciliation aux opérations en capital
C'est l'une des innovations majeures du R06. La domiciliation, jusqu'alors limitée aux opérations commerciales courantes, s'étend désormais à :
- Investissements directs et de portefeuille (instruction RFE-10) ;
- Prêts et emprunts avec l'étranger ;
- Acquisition de créances sur des non-résidents ;
- Cautions et garanties accordées à des non-résidents ;
- Négoce international (achat hors UEMOA pour revente hors UEMOA — instruction RFE-04) ;
- Exportations temporaires d'or au-delà d'un seuil fixé par la BCEAO.
3.4 Responsabilité solidaire banque/opérateur
Le R06 introduit une responsabilité solidaire entre les intermédiaires agréés (banques) et leurs clients (importateurs, exportateurs, opérateurs) pour le strict respect des règles d'apurement des dossiers de domiciliation. Une banque qui exécute un transfert sans les justificatifs requis engage sa responsabilité au même titre que le client défaillant.
4. Rapatriement des recettes d'exportation
4.1 Le problème que la réforme entend résoudre
En 2022, un manque à gagner de 3 186 milliards FCFA, soit 19 % des recettes des exportations hors UEMOA, n'avait pas été rapatrié. En 2023, seulement 74 % des recettes d'exportation hors de l'Union avaient été effectivement rapatriées. Des exportateurs conservaient leurs recettes sur des comptes à l'étranger, privant la BCEAO de devises nécessaires à l'alimentation des réserves communes.
4.2 Le nouveau processus de rapatriement en deux étapes
4.3 Comités nationaux de suivi
Chaque État membre de l'UEMOA est tenu de créer un comité national de suivi du rapatriement. Ce comité a pour mission de :
- Sensibiliser les entreprises exportatrices et les intermédiaires agréés à leurs obligations de domiciliation et de rapatriement ;
- Contrôler le respect de ces obligations, notamment par les entreprises exportatrices de produits primaires (cacao, coton, or, phosphates...) ;
- Signaler les défaillances aux autorités compétentes.
Note : le champ d'intervention de ces comités est expressément limité au rapatriement des recettes d'exportation. Ils ne couvrent pas les emprunts auprès des non-résidents.
5. Investissements directs étrangers et de portefeuille
5.1 Définitions introduites par le R06
| Type d'investissement | Définition R06 | Régime |
|---|---|---|
| Investissement direct | Acquisition d'actifs non financiers ou détention d'au moins 10 % du capital d'une société | Libre — déclaration statistique dans les 30 jours + domiciliation obligatoire |
| Investissement de portefeuille | Transactions sur titres de créance ou de participation ne dépassant pas 10 % du capital | Libre — déclaration statistique + domiciliation obligatoire |
| Prêts consentis par IA à des non-résidents | Prêts accordés par les intermédiaires agréés à des entités hors UEMOA | Autorisation préalable du Ministre des Finances après avis conforme BCEAO (sauf découvert correspondant) |
| Emprunts de résidents auprès de non-résidents | Financement extérieur contracté par une entité résidente UEMOA | Libre — domiciliation obligatoire + rapatriement obligatoire |
5.2 Obligations de domiciliation pour les IDE
5.3 Règle des 75 % pour certains investissements à l'étranger
Le R06 maintient la règle selon laquelle l'acquisition de valeurs mobilières étrangères par des résidents doit être financée à hauteur de 75 % au moins par un emprunt ou toute autre forme de mobilisation de ressources à l'étranger. Cette règle s'applique également à certaines opérations d'investissement à l'étranger par des résidents.
6. Comptes en devises — résidents et non-résidents
6.1 Comptes en devises des résidents UEMOA
Le régime des comptes en devises détenus par des résidents est significativement durci :
- Autorisation préalable obligatoire : l'ouverture d'un compte en devises, qu'il soit domestique (dans une banque UEMOA) ou à l'étranger, requiert l'autorisation préalable du Ministre des Finances, après avis conforme de la BCEAO ;
- Obligation de rapatriement : les devises détenues à l'étranger par des résidents de l'UEMOA doivent être rapatriées, limitant l'utilité de tels comptes à des transactions spécifiques ou des besoins de transit temporaires ;
- Approvisionnement restreint : les comptes en devises ne peuvent être crédités que dans la devise de tenue du compte.
6.2 Comptes de non-résidents — autorisation préalable BCEAO désormais requise
C'est l'un des changements les plus importants pour les back-offices bancaires. Sous l'ancien régime (instruction n°08/07/2011), les banques locales pouvaient ouvrir des comptes en FCFA ou en devises pour des non-résidents sous leur propre responsabilité, sans autorisation préalable de la BCEAO.
Le R06 met fin à cette facilité. Désormais, toute ouverture d'un compte étranger (en FCFA ou en devises) au profit d'un non-résident est soumise à autorisation préalable de la BCEAO, dans les conditions précisées par l'instruction RFE-09.
7. Obligations renforcées des intermédiaires agréés
7.1 Qualification des intermédiaires agréés — une clarification importante
Le R06 précise explicitement que seules les banques installées sur le territoire d'un État membre de l'UEMOA peuvent avoir la qualité d'intermédiaire agréé, par agrément du Ministre des Finances après avis conforme de la BCEAO. Cette qualification peut être retirée à titre de sanction — ce qui constitue, selon les spécialistes, une menace crédible sur les établissements défaillants.
7.2 Responsabilité étendue aux tiers
Le R06 codifie la responsabilité des intermédiaires agréés pour les actes de leurs mandataires :
- Responsabilité du fait des sous-délégataires dans les opérations de reprise de devises aux voyageurs étrangers (instruction RFE-08) ;
- Responsabilité du fait des entités ayant signé une convention pour l'exécution de transferts rapides de fonds sous leur nom ;
- Responsabilité du fait des EME et établissements de paiement dans les opérations de réception de fonds en provenance de l'étranger.
Point important pour les EME et établissements de paiement : le R06 précise que ces entités ne sont pas habilitées à émettre des paiements vers l'étranger directement. Elles doivent systématiquement passer par un intermédiaire bancaire agréé pour toute opération de transfert international.
7.3 Reporting périodique — instruction RFE-15
L'instruction RFE-15 précise les comptes rendus périodiques que les intermédiaires agréés doivent transmettre aux autorités (BCEAO et Direction des Finances Extérieures). Ces états constituent le dispositif de surveillance des flux financiers extérieurs à l'échelle de l'Union.
8. Sanctions et responsabilité
8.1 Cadre légal des sanctions
Les infractions au Règlement 06/2024 sont punies en application de la loi sur le contentieux des infractions à la réglementation des relations financières extérieures (RFE) dans l'UEMOA. Les établissements bancaires sont soumis en parallèle aux sanctions prévues par la loi portant réglementation bancaire :
| Type d'infraction | Autorité sanctionnatrice | Sanction maximale |
|---|---|---|
| Non-rapatriement de recettes d'exportation | BCEAO | Dépôt obligatoire de garantie auprès de la BCEAO (article 241 loi bancaire) + sanctions pécuniaires |
| Défaut de domiciliation ou d'apurement | BCEAO + Commission Bancaire | Sanction double simultanée (BCEAO et CB-UMOA) — selon la gravité |
| Contravention aux prescriptions BCEAO sur les créances nettes en devises | BCEAO seule (domaine réservé) | Sanctions exclusivement par la BCEAO |
| Infractions graves répétées | BCEAO + Commission Bancaire | Retrait de l'agrément d'intermédiaire agréé |
8.2 Responsabilité solidaire banque/client
Le R06 engage la responsabilité solidaire des intermédiaires agréés avec leurs clients (importateurs, exportateurs, opérateurs) pour le respect des règles d'apurement des dossiers. Un exportateur qui ne rapatrie pas ses recettes expose sa banque domiciliataire à des sanctions, même si la banque a correctement exécuté sa partie du processus.
9. Points d'incertitude et zones grises à surveiller
Plusieurs aspects du nouveau dispositif ne sont pas encore pleinement précisés et font l'objet d'attente de circulaires complémentaires de la BCEAO :
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